L'archipel de la torture

Publié le par Laurence Tissot

Tiré de www.liberation.fr

Syrie, l’archipel de la torture

2 juillet 2012 à 22:16
Extrait d’une vidéo postée sur YouTube montrant des soldats traînant un blessé lors d’arrestations de masse à Deraa, le 10 mars. 

L’ONG Human Rights Watch publie aujourd’hui un rapport glaçant sur les sévices à grande échelle perpétrés par le régime de Bachar al-Assad.

Par JEAN-PIERRE PERRIN

C’est le pays des mille tortures, toutes plus abominables les unes que les autres. Pas un opposant ou une famille d’opposant qui ne soient sous la menace de supplices qui ont pour nom «le tapis volant», «la chaise allemande» ou la falaqah (bastonnade de la plante des pieds) et qui visent à briser les corps et les esprits, à mutiler ou à handicaper, souvent pour la vie.

Ce sont d’ailleurs des actes de torture perpétrés en février 2011 contre une dizaine d’enfants de Deraa (sud-ouest), coupables d’avoir écrit des graffitis contre le régime, qui sont à l’origine de l’intifada syrienne. Ce que l’on connaît de ces tortures n’est en fait que la partie immergée de cet iceberg noir, comme les prisons souterraines dans lesquelles elles sont infligées. Mais on en sait davantage grâce à un rapport de 81 pages de l’organisation Human Rights Watch (HRW), publié aujourd’hui sur son site, qui révèle l’ampleur de la mécanique tortionnaire du régime syrien.

«Broyé». C’est une interminable leçon de ténèbres et d’horreurs ; son titre le laisse présager : «l’Archipel des tortures : arrestations arbitraires, tortures et disparitions forcées dans les prisons souterraines syriennes depuis mars 2011». Il est fondé sur les entretiens avec 200 ex-prisonniers politiques, recueillis notamment en Jordanie.

 

 

D’abord, les tortionnaires. Les plus abominables appartiennent à quatre «services» : la Sécurité militaire, la Sécurité politique, le Directoire des renseignements généraux, la Sécurité de l’armée de l’air. Chacun d’eux possède un centre à Damas et des branches régionales, locales et dans les principales villes de province. Chaque branche possède des centres de détention de taille variable. «Ces agences de renseignement dirigent un archipel de centres de tortures à travers tout le pays. En publiant leurs adresses, en décrivant leurs méthodes de torture et en identifiant ceux qui les dirigent, nous leur signalons qu’ils auront à répondre de ces crimes horribles», explique Ole Solvang, l’un des chercheurs de l’ONG.

Ces centres de torture sont au nombre de 27. La forme de torture la plus pratiquée est le shabeh. «Ils m’ont suspendu par les poignets au plafond et m’ont battu à coups de bâtons, de câbles, de bâtons électriques. Il y avait quatre ou cinq personnes accrochées à côté de moi. Ils me battaient jusqu’à ce que je m’évanouisse. La douleur est si forte qu’on arrive à ne plus la sentir. Ils me testaient en éteignant une cigarette sur moi. Sans réaction de ma part, ils n’insistaient pas : cela ne servait plus à rien de me battre davantage», raconte Fawzi, qui a passé soixante-dix jours en détention à Alep (nord-ouest).

 

La carte des centres de torture syriens

 

 

Un prisonnier de 31 ans raconte avoir dû d’abord se mettre nu : «Puis, ils ont broyé mes doigts avec des pinces. Et ils ont accroché des agrafes à mes doigts, ma poitrine, mes oreilles. J’étais seulement autorisé à les enlever si je parlais. C’est les agrafes dans les oreilles qui étaient les plus pénibles. Ils ont aussi utilisé deux câbles reliés à une batterie de voiture pour m’infliger des chocs électriques et des pistolets paralysants contre mes parties génitales. Ils m’ont torturé comme ça trois fois par jour pendant trois jours. Je pensais que je ne reverrais jamais ma famille.» 

Enfant. C’est sans doute la Sécurité de l’air qui est la plus cruelle. On y brûle les prisonniers à l’eau bouillante ou avec de l’acide. Fait significatif : elle doit son importance à Hafez el-Assad, le père de Bachar, lui-même aviateur et qui en a fait un instrument de répression totalement sous son emprise.Fadi raconte avoir été leur prisonnier, en avril 2011, ses bourreaux cherchant un de ses cousins : «Ils m’ont attaché sur une chaise électrique. Ils posaient les mêmes questions en me battant. Ils me frappaient avec leurs poings et leurs pieds et il y avait une batterie avec un câble qui était relié à un de mes doigts. Plus tard, ils m’ont frappé la plante des pieds avec un bâton. Et mes jambes étaient serrées par une ceinture afin que je ne puisse pas les bouger. J’étais allongé, mon visage face au sol et mes pieds relevés. Il y avait deux personnes qui me battaient avec un bâton en silicone. L’un était debout sur mon cou. Vous préférez mourir. Vous espérez mourir. Pendant toute cette période, ma famille ne savait rien. Elle ignorait si j’étais mort ou vivant.»

Même les enfants sont torturés : «Il y avait un gamin de 8 ans qui était avec nous et qui était battu. J’entendais les soldats se demander : "Où est le gosse ?" Il avait été arrêté avec nous. Quand ils nous ont poussés dans la camionnette, j’ai entendu des officiers dire au chauffeur : "C’est un cadeau pour toi." J’ignore ce qui lui est arrivé.»Une autre forme de torture est d’entasser jusqu’à 300 ou 400 détenus dans des cellules de 5 mètres sur 10. «Les gardes nous battaient sans cesse, quand ils nous apportaient à manger, quand ils nous emmenaient aux toilettes», raconte un ancien détenu. «La torture du régime est très sophistiquée. Elle vise à punir, à intimider, à détruire. Très peu à recueillir des informations», résume Ole Solvang, du HRW.

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Un souvenir bruxellois 19/08/2013 16:39

Bonjour,

Je me balladais dans bruxelles ce weekend cherchant une place près de flagey (mission impossible un weekend ensoleillé); j'ai fini par trouver une place dans une rue près de Louise, celle-ci m'a
rappelé de merveilleux souvenirs (dont des pates à la russe inoubliables et bien d'autres choses). Bref je me suis rappelé que tu étais à Dubai et je suis tombé sur ton blog, merci pour tes photos
et ta joie de vivre.

Un souvenir bruxellois qui je l'espère aura gardé un prénom dans tes souvenirs...

Yann Noirot 04/07/2012 11:17

Sur Arte hier, j'ai entendu le témoignage d'un enfant de 13 ans. Horrible. En plus, la communauté internationale est au courant. Pourquoi ne fait-on rien ? Je voudrais bien le savoir...