"Je me révolte, donc nous sommes"

Publié le par Laurence Tissot

Cette citation tirée de L'Homme révolté de Camus ne m'a jamais paru si vibrante. Dernièrement, je dois l'avouer, Camus est mon refuge. Oh, son Etranger avait toujours eu cette résonnance toute particulière chez moi, et j'ai adopté toute la philosophie du Mythe de Sisyphe come une seconde nature, ou plutôt comme l'unique appr"hension possible du tangible alentour. C'est sans parler de La Peste, d'où est tirée la fameuse phrase: "Le monde où je vis où me révolte, mais je me sens solidaire de ceux qui y souffrent".

 

Et ce soir, encore, comme chaque jour, cet auteur du drame humain, de la révolte, de la souffrance et de la solidarité humaines crie en moi comme sable sur la plage. Et tout cela, indépendemment de mon état d'esprit actuel qui s'apaise assurément.

 

Alors, de quoi part la réflexion?

D'un événement tout ce qu'il y a de plus anecdotique, d'une poussière, qui pourtant m'interpelle.

 

Je plante la scène: 30 joueurs de bad, 5 courts, 2 heures de jeu libre, et 6 boites de volants. Pour la troisème fois, je fais remarquer qu'au prix où l'on paie chaque séance, la moindre des choses serait de fournir assez de volants aux joueurs, afin d'éviter que ces derniers passent leur temps à courir après des volants cassés au terme d'une heure de jeu. Et que si l'argent récolté ne permet pas de payer ET la salle ET les volants, eh bien, que les joueurs amènenet leurs propres volants. Ca fait une semaine, ça fait deux semaines, ça fait trois semaines, et toujours le même topo. Bon, bah, puisque personne ne dit rien, je vais le faire... Je sais que les volants coûtent cher, que le gars fait un bon travail, que c'est pas facile, mais bon, on a un problème, quelle solution peut-on apporter?

 

Et je regarde les choses se faire autour de moi. D'abord, tout le monde se tait, puis la moitié part en baissant la tête, et l'autre moitié reste en baissant la tête encore plus. Un peu plus et ils pourraient lire la pointure sous leurs propres chaussures. C'est le silence, c'est Laurence seule au monde, alors j'explique, que j'en ai après personne, mais que la situation est casse-pieds, et que bon voilà. Toujours le grand silence, ponctué par un nuage de gêne palpable.

 

Les plus vaillants me montrent leur main, en m'invitant à "toper", à grand recours de "no problem, my friend", pour désamorcer le début de rebellion que j'essaie de semer. C'était peine perdue. J'ai 29 Philippins en face de moi.

 

Bref, j'en viens à ma reflexion. Les Philipppins, comme beaucoup d'Asiatiques, sont les champions de la passivité silencieuse, de la majorité écrasée, qui ne se révolte pas. Une sorte de gentillesse docile. Comme un troupeau bien élevé, que la religion, les croyances, l'obscurantisme, la pauvreté aident à maintenir dans cet état de passitude dévoué(néologisme très approprié). Parce qu'on ne sait pas faire autrement que se taire. Un mec bute 40 personnes, dont des jounralistes, parce qu'on le laisse pas se présenter aux élections, et on laisse couler, parce que c'est dans leur mentalité. Pays aux ressources extraordinaires, aux gens encore plus extraordinaires, mais corrompu jusqu'à la moelle, et passif jusqu'à l'asphyxie.

 

J'aimerais apprendre à tous ces gens qu'ils ont le droit de parole, de penser, de s'exprimer, de revendiquer. Oh bien sûr, on a l'extrême inverse, qui ne vaut pas beaucoup mieux... Comme par exemple, et à tout hasard, la France! Si aujourd'hui la France et ses Français se plaignent constamment, revendiquent toujours plus jusqu'à l'absurde, et refusent de s'acquitter du minimum dans une sorte d'acquis social et subconscient qui fait honte à tous ses ressortissants expatriés, elle n'en reste pas moins, surtout depuis la Révolution, un pays de tradition où la lutte pour les droits a mené à de grandes avancées.

 

Comme en toutes choses, il faut modérer. Faire grève parce qu'on travaille plus de 15 heures non. Fermer sa gueule parce que c'est la volonté de Dieu ou du gouvernement, non plus.

 

J'aimerais vivre dans un monde plus juste, plus égalitaire, plus parfait. Mais ce n'est pas le cas. Alors en attendant, je veux continuer à me révolter (pas pour une boîte de volants, bien entendu), mais à questionner les choses, et à les faire bouger vers quelque chose de mieux. Je ne veux pas subir passivement en regardant le sol les choses qui n'ont pas lieu d'être.

 

Car comme disait Camus:

"Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée: elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lien commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes."

 

 

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jimmy 30/05/2010 23:00


Aller chercher ailleurs de quoi vivre, faire vivre sa famille. Si je me révolte, pourrais je rester là? Alors je me soumets, j'admets, je ne me fais pas remarqué. Alors ici se révolter c'est
mourir!


romain 08/05/2010 12:25


quelques remarques:

a Manille justement, le quartier présidentiel est particulièrement protégé et il y a eu souvent des émeutes assez violentes. Peut être que les philippins expatriés a Dubai sont plus "dociles" mais
ce n est pas comme cela aux philippines.
«passif jusqu'à l'asphyxie» ... je suis surpris

«Faire grève parce qu'on travaille plus de 15 heures» qui ?

«Fermer sa gueule parce que c'est la volonté de Dieu ou du gouvernement, non plus.» A Dubai je pense que les philippins ferment leur gueule par rapport a ceux qui les emplois, pas a cause de dieu
ou du gouvernement.

bref j ai trouve que ton article est vraiment rempli de préjugés.


M1 06/05/2010 15:56


Excellent post, modéré et pondéré, mais un moment j'ai eu peur, je pensais que ta révolte était pour une boite de volants : )
C'est les religions et les croyances qui font plier les volontés et canalisent la violence en Asie, c'est pour cette raison qu'il y a les deux extrêmes ! Et avoue qu'une gève de la RATP c'est un
peu moins extrême qu'une voiture piégée ; )
Sinon c'est déjà une chance de pouvoir jouer au bad, porter une raquette en touriste sur son épaule ça laisse de mauvais souvenir : )

Ps : Camus c'est pas le producteur de Johnny? : )


Léonard 04/05/2010 19:07


Encore du grand Laurence, à quand un ouvrage entier ?!


c 03/05/2010 23:11


ouah !!! se révolter c'est être VIVANT !
Bravo Laurence mais fais gaffe de ne pas prendre pour autant un mauvais coup. Biz admiratives