De l'administration dubaiote et autres raisons de se pendre

Publié le par Laurence Tissot

Voila ce que j’appelle faire preuve de patience. D’infinie patience. Hier, j’ai du me rendre au bureau de l’immigration pour renouveller mon visa qui allait expirer. Et aujourd’hui, je me suis rendue au bureau des permis de conduire pour renouveller mon permis de conduire. En tout, j’y aurais passé sept heures, sans compter les trajets. Une horreur digne d’une maison de fous. Ce soir, je bave un peu et je developpe des phobies completement inedites. Genre sursauter à chaque fois que j’entends un nombre, ticket en main, les pieds dans les starting-blocks. Genre me taper la tete contre les murs. J’ai un peu du mal, ce soir. Mais faut tellement que j’en parle…

 

ETAPE 1: renouveller mon visa de touriste arrivé à expiration.

20 minutes pour m’y rendre. 20 minutes pour me garer. On respire. 20 minutes pour trouver l’horodateur. Horodateur qui te permet de rester une heure seulement. Sachant qu’en moyenne tu y passes de 2 à 3 heures, faut ressortir remettre des pepettes dans la machine à sous. Mais tu as tellement peur de perdre ton tour à l’interieur que tu preferes recevoir une amende plutot que ceder ta place…

Une chance inouie: sur les centaines de personnes qui font la queue depuis une semaine, j’ai un avantage CERTAIN, pour une fois: je suis une femme. Donc, une section nous est reservees.
Et ce n’est donc que 40 personnes devant toi, au lieu de 400. Ambiance chargee, beaucoup de femmes aux parfums capiteux qui filent le mal de crane. J’avais prevu le coup, j’avais emmene mon journal de 300 pages genre Le Monde du dimanche, que tu ne lis jamais en entier. Je m’asseois entre deux hennés, prenant mon mal en patience. La femme à coté de moi releve la page de mon journal pour le lire en meme temps que moi… Bah ecoute, te gene pas! Tu veux pas mon portable et mon Ipod pendant que tu y es! C‘est vraiment quelque chose ici. C’est tres choquant pour nous, ce manque de respect, d’education. Apres 40 minutes, on m’appelle. Comme dirait Desproges dans son sketch “le baccalaureat” :”OUI, c’est moi, on m’appelle, oui, voila!!!” J’arrive aux guichets, les 4 femmes locales drapées de noir et maquillées comme dans le film ÇA ne daignent meme pas dire bonjour, ou te regarder. Elles papotent (en hurlant) entre elles en arabe. Bon, l'une d'elle me tend un numero, je dois ressortir, aller dans un autre bureau et demander le formulaire E248 d’Asterix dans la maison de fous. En gros, aller payer 710 dirhams, soit l’equivalent d’à peu pres 150 euros, pour renouveller le visa. Le typing center où je me rends, comment decrire. Avez-vous vu Midnight Express? Bah ca y ressemble, on n’est pas loin. Des vieux murs à la peinture ecaillee, des ventilateurs au ronronnement de circonstance, la sueur, et des hommes, partout, entassés, dans la transpiration, à attendre. Je tends mon passeport, je veux sortir! Interrogatoire: le préposé aux débilites me demandera si je suis celibataire et mon numero de telephone… Bizarre. Tout s’est expliqué plus tard quand il m’a harcelée au telephone. Par contre, sans me demander, il a rempli les cases lui-meme: je suis chrétienne, blanche (observateur, le gars!), et businesswoman avec un master degree!!! Bah mon cochon! Je cherche pas, je discute pas, je retourne dans ma section pour femmes. Sans les regards. Les odeurs. Enfin, d’autres odeurs quoi. Je marche sur le pied d’une femme voilee, car on me bouscule, et elle me crie dessus comme c’est pas possible. Je suis à deux doigts de lui foutre un pain dans la gueule pour qu’elle la boucle parce que je me suis excusée, mais je me dis que si je fais ca, j’ai 15 tortues Ninja en costume noir avec le portrait du Sheikh qui vont me tomber sur le coin du nez, et que je ne suis pas sure de resister à tant de parfum, de maquillage et d’insultes… Je refais donc la queue, forte de mon papier ecrit en arabe! Et c’est reparti pour un tour! Enfin, c’est mon tour… Et la, c’est le drame. Le numero qui m’a été attribué ne rentre pas dans les cases… Je repars donc coté Midnight Express pour rajouter un putain de zero. Je tombe cette fois sur une vieille femme, des trucs comme on n’en fait plus. Voilée elle aussi. Qui ne me regarde pas, elle non plus. Elle prend mon papier, soupire à la mort et commence à tripoter son ordi. Sans lever les yeux vers moi depuis son guichet, je l’entends dire: “mais oui, mais il faut payer.” Et elle insiste, il faut payer. Je lui demande: "excusez-moi, c’est à moi que vous parlez?” (pensez à “are you talking to me, fucker mother, célèbre replique du Parrain dont le simple souvenir me fait bien rire en ces circonstances). S’ensuit le plus gros malentendu unbelievable du siècle: elle me répond que oui, il faut payer. Je lui dis que j’ai déjà payé, et elle insiste. Pendant cinq bonnes minutes, je lui parle, elle me répond, les questions et les réponses coincident. Elle ne me regarde pas dans les yeux, ca commence à m’enerver serieusement, et pourquoi redevrais-je payer d'abord? Et tout à coup, elle me rend mon papier avec le zero en plus. Je lui demande, surprise: “je ne dois plus payer finalement?” et elle me dit, "hein? j’etais en ligne avec quelqu’un, c'est pas à vous que je parlais". INCROYABLE! Elle portrait une mini-oreillette que je n’ai bien sur pas vue cachée sous son voile, et elle parlait à quelqu’un d’autre que moi!!! Et pourtant, pendant cinq minutes, tout ce que je lui ai demandé correspondait à tout ce qu’elle disait à sa correspondante au telephone… J’étais sciée. Je repars pour un tour dans mon salon pour femmes, forte de mon zero en main. Surprise: "mais ma ptite dame, c’est pas le bon numero, ca!" Oh putain… Je retourne voir mon abonnee SFR. A ce moment précis, la temperature exterieure est de 25 degres, ma temperature interne est de 45 degres, ca fait 1h40 que j’y suis, et je commence serieusement à m’agacer du champignon… Mais je suis joueuse, je decide de me marrer. Mon abonnee SFR me repond quant à elle, "votre numero à neuf chiffres, ca rentre pas dans le systeme informatique!!! Ils savent pas ca?" (Bah je sais pas moi, t'as qu'à lever tes fesses et aller leur demander directement!!!) Retour à la case depart. Cette fois, et je vous assure que c’est vrai, les 4 bonnes femmes du guichet s’y mettent ensemble pour compter les NEUF chiffres. 3 fois chacune. En s’y reprenant parce qu’apres le cinquieme chiffre, elles perdent les pedales. Je les regarde, ébahie. L’une d’elle capte mon regard, elle m’offre un petit sachet de bonbons aux couleurs de Dubai et un mini-drapeau des EAU (car le 2 decembre, c’est la fete nationale). Je la regarde morte de rire et je dis, ‘ton drapeau contre mon passeport!’ 40 minutes plus tard, elle rentre enfin ces 9 put*** de chiffres dans son systeme et me sort mon autocollant qu’elle a du mal à coller sur une page du passeport, et qu’elle colle donc sur la pliure. Histoire de faire chier son monde. Je repars après 3 heures de surrealisme etourdissant, un rien fatiguee nerveusement. Juste un chouia.

 

Cet episode me rappelle ma dernière visite à la poste: je demande 16 timbres de 4 dirhams et je vous assure que c’est vrai,  la guichetiere. Oh mazette! La voila qui les compte 1 par 1 au lieu de faire 4 x 4! Je la regarde, etourdie de mediocrite, compter avec ses doigts les 16 timbres qu’elle recompte 5 fois, car elle perd le fil…

Bon, on n’a pas tous les memes chances, et je ne juge pas, mais qu’on ne les mette pas dans des bureaux ou la seule chose qu'elles doivent faire, c'est compter, bordel à queue!

ETAPE 2: renouveller mon permis de conduire.

Pffff, ca aussi, ca vaudra le detour. Mais demain. Ou plus tard. Je suis trop extenuee ce soir après mon etape 2. Et j’entame mes 15 jours sans ecole, alors faut au moins que je dorme 6 heures par nuit, sans quoi, la petite Anika, on va la rerouver noyée dans la piscine… Ce matin, déjà, elles ont eu droit à la morale. Elles arrivent pour le petit dejeuner, qui, comme chaque matin, est dressé pour elles à leur demande de la veille (elles commandent  leur menu). Et ni merde, ni mange, ni bonjour ni rien, Vivi sort avec sa moue de degout: ‘Ah, il est marron le raisin!” (ce qui au passage n’etait pas vrai). Mon sang n’a fait qu’un tour. Devant Valerie et Andy, sans pitie, je lui ai dit: “Deja, tu dis bonjour, ensuite comment ca va, et enfin, tu demandes poliment si je peux avoir l’amabilite de changer le raisin que tu estimes trop marron”. Silence dans la cuisine. Andy et Valerie se regardent perplexes, genes, heurtes. Et moi, j’ai rien laché. Non mais oh, ca va, oui?

Hier aussi, remise à l’heure des pendules. Je trace en sortant du bureau de l’immigration pour aller les chercher à l’ecole, j’arrive en me disant, je vais les surprendre, je les emmène manger une glace et faire un tour de Montgolfier. Vivi croise les bras, se met à bouder et crie: “je veux maman, et je veux manger une glace à la maison!” Oouuuhhh, mon sang n’a fait qu’un tour: j’ai fait venir toutes ses petites copines, et j’ai dit: “Qui aimerait avoir une glace?” Forcement, hysterie collective. J’ai regardé Vivi droit dans les yeux et je lui ai dit: “tu vois, Vivi, tu as une reaction de petite fille riche et gatée. Mais je comprends, et tu sais quoi, je ne t’obligerai pas à avoir de glace. J’en prendrai juste une avec Anika.” Histoire de la vexer, de créer la jalousie et de l’humilier un peu au passage, pour qu’elle se prenne un peu la realité en face. Ah bah j’ai fait mouche. Comme par hasard, elle voulait une glace! Dans la voiture, rebelotte, voila que je me plains, “et pourquoi on passe pas par la maison, on prend une glace dans le congelo et après, tu nous ramenes à la Montgolfier?”… Oui, mais bien sur, puis je te leche tes chaussures ce soir… Et son fameux “je suis fatiguée…” Eh bien, t’as quà dormir la nuit. Et manger ce que je mets dans ta lunch box, au lieu de tout jeter à la poubelle. Mais non, j’ai été subtile. D’un ton doucereux et complaisant, je lui ai dit, “oh, pauvre petite chose… Comme je comprends. Ne t’inquiete pas, ce soir, on ira au lit à 7h sans regarder la télé.” Ce à quoi elle a etonnamment repondu: “en fait, je ne suis pas si fatiguée…” Bah tiens! J’en ai mille des comme ca, et en ce moment, je supporte moins ce comportement… Y’a des jours comme ca, où j’ai mes limites.

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Claire 03/12/2008 16:29

C'est trop drôle, pas ce qui t'arrive, mais la façon dont tu racontes tes péripéties... je m'y voyais dans ce bureau glauque, puant la sueur, et à bout de nerf..
Tu as un vrai talent pour l'écriture.
Tu devrais peut être faire un livre de tes aventures "Le Journal de Laulau Tissot, une Nanny dans la 4ème dimension"
Avec tout ce que nous a raconté, tu as de la matière.
Imagine, des producteurs d'Hollywood découvrent ton bouquin et l'adaptent au ciné... la gloire!
Je verrai bien Jennifer Anniston dans ton rôle... mais j'espère que les producteurs te laisseront donner ton avis. Par contre si ça se fait dans 10 ans, Jennifer sera complètement has been. Traîne pas trop à l'écrire ton bouquin quand même.
J'pourrai avoir une édition originale dédicacée steuplait?
Bises

Duc 02/12/2008 08:20

Moi j'aime bien ce petit récit. C'est tellement bien décrit, je t'imagine tout à fait en train de fulminer et d'en vouloir à la terre entière.
Perso je crois que je n'auais pas tenu le coup. C'est comme ça que naissent les actes terrorosites je suis sûr, qui n'aurait pas envie de balancer une grenade là-dedans pour tout remettre à zéro (avec un seul chiffre qui rentre dans une seule putain de case, "oui mais "ça dépend" ça dépasse!merci zézette)
Garde courage et espoir, chaque pays a son administration et ses spécialités.
Duc'

jl 02/12/2008 01:37

les détours absurdes de l'administration sont absurdes mais c'est encore plus terrible quand on ne comprends ni la langue, ni les tenants et aboutissants de la chose... comme je te comprends... Quand je serais un haut fonctionnaire, ça va charger! je leur collerais des indicateurs de perf, de rapidité, des clients mystères et tout et tout...

enfin, bon dieu, dans un etat démocratique c'est normal que ça doive marcher mais quand on est dans un etat autocratique...

bref, ça fait un bail que tu n'as pas répondu à mon mail et que je ne suis que spectateur de ton existence... j'espère qu'on va pouvoir causer sur Msn un de ces jours...

ciao et bon courage

jl

jimmy 02/12/2008 01:22

Mais de quoi te plains tu? En France ce n'est pas 4h ou 5h de queue qu'il faut pour un papier, c'est faire une demande en plusieurs exemplaires, faire ta demande a tel bureau puis a tel autre, revenir demain parce que le troisieme bureau est ferme. Et si tu as de la chance, la semaine suivante tu as ton papier. Si tu as moins de chance, un exemplaire c'est perdu et tu dois tout refaire.
Pour l'histoire du bac, ce n'est pas Desproges mais Dupontel.
Pour les filles, ne soit pas trop dur avec elle, ce ne sont que 2 charmantes petites tetes blondes qui font de leur mieux pour etre agreable avec leur tyran de nounou.
Est ce que tu as essayé le pal ou la crucifixion ou la noyade. L'huile bouillante est pas mal non plus.
Allez courage!
Biz

Papounet 01/12/2008 23:24

Coucou ma zouz qu'en chie
Correction. C"est pas Desproges, c'est Albert Dupontel. Mais on t'en veut pas, vu l'endroit d'où tu sors. Du Kafka à la Coluche, Un fauteuil pour deux, le tout revisité à la sauce locale. C'est craignos quand même.
La postière, j'aime bien. J'ai quelques souvenirs du genre, du vécu bien déstabilisant, où l'absurde côtoie le comique, où l'ineptie touche au grotesque. C'est à chaque fois source d'éblouissement, mais pas de celui qui t'illumine, plutôt celui qui t'aveugle. Tu sors de la scène avec une cécité force 10 sur l'échelle d'Afflelou.
Le dressage des petites, ça va durer encore quelques années, et c'est toi qui as raison, dans le long terme. Parce que si on loupe des trucs importants - et la politesse, l'amabilité, la courtoisie, vis-à-vis des autres, en font partie, c'est foutu jusqu'à la fin. Et ce sera chiant pour tout le monde. Ceux qui n'auront pas fait leur boulot, éduquer en enseignant, comme ceux qui n'auront pas appris. Et les premiers sont forcément les plus responsables. Pourquoi les parents n'ont pas eux-mêmes repris leur fille en lui disant ce que tu as dit ? Incapacité à endosser le rôle du réprimandeur, réflexe moins rapide que toi, ou volonté de ne pas interférer dans ta propédeutique ?

Quand au comportement capriciel des petites, ta façon de gérer les événements est la meilleure. Tu arrives au résultat voulu, sans heurt, sans péter l'autorité brute, le renversement se fait de l'intérieur. Du bon boulot. C'est vrai qu'en plus de traductrice, immigrée, ethnologue, chauffeur, j'en passe et des plus artisanales, tu fais nanny, version Super-Nanny 5 portes toit ouvrant huit cylindres injection. Ah que !
On t'embrasse.
Bonne continuation.
Pap and the magiq circus