Cimetière chinois

Publié le par Laurence Tissot

Je continue le récit de mes aventures, donc.
A Manille, j'ai insisté pour visiter le cimétière chinois. D'abord, parce qu'il n'y a pas grand chose d'autre à y faire, et ensuite, parce que ce dernier est l'un des rares au monde qui ne soit pas souterrain, et ouvert au public. A condition de prendre un guide. Ce qui est fortement recommandé, car il est aisé de se perdre dans les 54 hectares de tombes, tombeaux et caveaux familiaux. Drôle d'idée, me direz-vous, d'aller visiter un cimetière. Oui, mais je n'ai pas été déçue du voyage! Quelle expérience! Le guide qui s'est jeté sur nous parlait un mélange de toutes les langues, un tagalog pas très authentique, mélange de chinois, de japonais, de tout et de rien. Normal, pour quelqu'un qui est né entre ces murs, et qui n'en est jamais sorti.

Ce qui surprend, au premier abord, c'est que l'on rentre dans une véritable ville, avec des maisons, des rues, des boulevards, des monuments aux morts, des trottoirs, des stations de carrioles. Une ville pour les morts.

Voici l'entrée du cimetière (qui, en passant, rappelle un peu l'entrée de n'importe quel Chinatown...):

 












Et deux petites photos pour vous montrer ce que j'entendais par "une vraie ville". Vous voyez, il s'agit de vraies rues, avec des bâtisses aux petits portiques d'entrée, parfois plus grandes que nos maisons en France:

 

Chaque tombe est donc une petite maison, à plus ou moins grande échelle. Certaines ne comportant qu'une pièce principale, d'autres une dizaine de ièces, avec étage, et vous allez halluciné, mais air conditionné inclus!!! On ne refuse rien à ses morts, en Chine... J'ai vu des "maisons-tombes" revêtues de marbre, certaines avec deux cuisines équipées, et d'autres où tout l'or de la personne a été saupoudrés dans les inscriptions murales... Je vous laisse entrevoir un apercu de ces tombeaux (de couples, de familles, au choix).
 
Vous noterez que le mari est entéré à droite. L'inscription de gauche, en rouge, est réservée à sa femme, qui n'est pas encore décédée. Ce monsieur s'est fait entéré en prenant soin de placarder tous ses diplômes au mur.

Quand je disais que certaines tombes étaient équipées d'air conditionné, j'ai oublié de mentionner que certaines sont également équipées de piscine (oui, messieurs!!!) et munies de boîtes à lettres, une pour monsieur, une pour madame: preuve à l'appui.
 
Une autre vue d'ensemble, qui m'interpelle d'autant plus que les trottoirs de ce cimetière sont en bien meilleur état que les rues de Manille que nous avons arpentées.
 
Les bâtisses se distinguent par leur taille, leur hauteur, le nombre de pièces, les matériaux utilisés (sol en marbre, ou pas), les jardins privés, le nombre d'inscriptions gravées, la sophistication des toits, etc. (voir photo ci-après):
 
A noter: il est toujours bon d'avoir un arbre millénaire en plein milieu de sa sépulture...
  

On  se promène donc là comme dans un parc, beaucoup de personnes viennent y faire leur jogging, on y croise enfants abandonnés, Chinois en quête d'eux-mêmes, et au détour de Tan bun Yao Road, quelques monuments aux morts, qui commémorent le massacre par les troupes japonaises lors de l'occupation. J'ai pu observé 3 monuments aux morts, comme celui que je mets en photo, mais je sais qu'il y en avait plus:
 
Ce qui aurait presque pu passer pour une ballade dominicale a un peu tourné au vinaigre lorsque j'ai vu la partie réservée aux enfants. Des pans entiers de murs, avec des mini boîtes encastrées derrière des dalles en béton. Cela m'a rappelé Rocamadour et ses morts infinis. Je n'ai pas été jusqu'au bout de la partie réservée aux enfants (peut-être ne pourrez-vous lire, sur le frontispice, il est écrit "Octobre 1967). Je vous laisse imaginer le nombre de tombes identiques à celles-ci jusqu'en 2008.
 

Et enfin, pour finir sur une touche un peu plus gaie, chaque maison de rang moyen ou supérieur est équipée de sa propre cheminée, où le jour de l'enterrement, la famille brûle les billets ayant appartenu au défunt, comme symbole de purification pécuniaire avant son passage dans l'au-delà:


Le culte des morts est, on le voit, très important pour les communités chinoises et si les rites ne sont pas convenablement accomplis, les membres décédés peuvent jeter des mauvias sorts sur le reste de la famille. Les Chinois mettent tout leur argent pour construire ces tombes. Il arrive que les survivants n'ont plus les moyens de se loger et vont donc "cohabiter" avec leurs morts dans le cimetière.  

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papounet 05/06/2008 18:18

Dans toutes les religions, dans toutes les cultures, les hommes essaient de mettre quelque chose leur permettant de gérer ce qu'en psychologie de base on appelle "l'angoisse de mort". Conscient qu'elle est inévitable ("tous les hommes sont mortels..."), inéluctable (échéance maximale facile à calculer), et définitive (personne n'en revient), et que même en regardant les choses de façon optimiste (ce n'est pas la mort qui arrive, c'est la vie qui s'arrête), il "passera plus de temps (l éternité ?) à ne pas/plus être qu'il n'en a passé à vivre", il s'invente un monde qui lui permettra de "tenir le coup", se fabrique des rites des objets des comportements chargés de redonner la cohérence dont il a besoin. Dans cette situation mentalement insupportable, l'homme n'a plus qu'un objectif -instinct de survie - : rendre rationnel l'irrationnel. Il invente, crée, construit des trucs, uniquement pour ne pas devenir fou. Ces délires cimetièrens en sont l'exemple local. Ici, on dit des messes, on accroche des ex-votos, on touche le pied d'une statue, on s'agenouille, on mausole, on marbre, on grigrite.
Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
En ce qui me concerne, lorsque j'aurai cessé de participer à la pièce, si vous avez la gentillesse de m'aider à libérer la place (incinération, la première rivière du coin, normalement elles retournent toutes à la mer...), ce serait sympa. J'aurai essayé toute ma vie de sombrer le moins possible dans les délires des hommes, merci de ne pas m'empailler après. Deep thoughts forever will be enough.

coco 29/05/2008 18:35

Ah la la, ces chinois: qu'est ce qu'ils ne feraient pas pour se faire remarquer!!!

Sylvia 27/05/2008 13:08

Tu pourrais écrire des guides touristiques !!!!!!! Nan?

noni 24/05/2008 14:07

et voilà, encore moins bête ce soir
merci miss