Rencontre

Publié le par Laurence Tissot

Ces dernières semaines, je suis allée de déceptions en déceptions par rapport aux gens ici, mais aussi par rapport à Dubai, aux UAE, pour mille raisons. Je traverse une phase de questionnement intense. Rester, partir ? Pas facile… J’avoue m’être repliée, non pas sur moi-même, mais sur mon lit ! Paso de todo… Je veux dire, j’ai pris le parti de travailler, puis aller me coucher. Envie de solitude. Ras le bol. Trop de fatigue aussi.

 
Mais ce soir, j’ai décidé d’aller prendre un verre avec une autre nanny que j’ai rencontrée au playground (prénommée, Salam, ‘Paix’, quel beau prénom, n’est-ce pas !). D’abord parce que c’est une fille (hourra !), et ensuite parce qu’on s’est comprises direct dans le partage de nos déboires…
 
Nouvelle rencontre, nouvelle nationalité, nouvelle gigantesque claque dans mes certitudes, dans mon monde qui s’écroule. Je suis métamorphosée, une autre personne depuis mon arrivée ici. Car rien ne peut plus être comme avant. Tout ce qu’on peut voir dans les documentaires, tout ce qu’on essaie de comprendre sur les autres, on l’analyse depuis notre perspective européenne, depuis notre raison cartésienne, d’après un système de valeurs élaboré, acquis, construit, rationnel. Je ne sais comment vous expliquer ce qui se passe au contact de ces gens. Personne ne peut le comprendre tant qu’il ne l’a pas expérimenté. Il faut tout oublier. Tout réapprendre. Arrêter de penser comme on l’a toujours fait. Car la réalité est toute autre. On est mille fois plus loin que Thalassa, des Racines et des ailes, et tout ce qu’on peut lire ou voir. Comment dire ?
 
Des exemples, en vrac, des bribes de notre conversation. Elle a payé l’équivalent de 10000 francs pour venir à Dubai, à un gars qui l’a évidemement exploitée. Elle s’est retrouvée à faire du ménage chez des gens, mais elle ne savait pas comment utiliser les produits ménagers, ni laver une vitre, car leur maison, en Ethiopie, n’a pas de vitre. Elle n’avait jamais vu un aspirateur, ni une balayette, encore moins une machine à laver.
 
Ca, c’est pour l’anecdote. On a aussi parler d’amour. Oh mon Dieu. J’en ferais un article. Un soir où j’aurais le courage d’expliquer. A ma question, ‘crois-tu en Dieu ?’, sa réponse est l’incompréhension : « qu’est-ce que tu veux dire ? » Oui, je suis bête, c’est l’évidence même. On ne se pose pas la question de l’athéisme.
 
Puis grand débat sur la sécheresse et la faim qui avait ravagé le pays il y a de cela quelques années, sur les guerres en Afrique, la corruption, la vision des Blancs en général. Conversation in-retranscriptible. Mon Dieu que nous sommes chanceux. Mon Dieu comme nous sommes loin de tout cela. Je médite. Je me sens comme le Che. La prise de conscience. Comment vivre en solidarité ? Je ne sauverai pas la planète. Ni les bébés phoques. Ni les enfants qui sautent sur les bombes. Ni l’injustice sociale, l’exploitation de cette fille, de millions d’autres. Je ne sauverai pas le Tiers monde, ni effacerai la dette de l’Afrique, ni n’abolirai la peine de mort, ni ne volerai au secours des miséreux, lépreux, délaissés, affamés de ce monde. Mais je vais au-delà de ces misères, je vais à leur rencontre, j’écoute, j’essaie de comprendre, de réaliser, de crier ma solidarité, d’aider dans la mesure du possible. S’il doit y avoir une quête, du moins dans ma vie, je veux que ce soit celle-là : chercher à comprendre pour mieux aider.
 
Je voulais écrire un long article détaillé sur ce qui s’était passé ce soir. Pour tenter d’expliquer. Mais encore une fois, la réalité est bien loin de tout ce que je pourrais écrire, et je me contente de réflexions abstraites. Toujours est-il que je ne suis plus la même. Il me faut maintenant apprendre à vivre avec cela. Nous verrons.
 

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Papounet 14/03/2008 19:26

"Crois-tu en Dieu ?" demandes-tu à l'éthiopienne, qui ne comprend pas une telle
question.
Mais elle vient de l'époque de Jacquouille la fripouille. Pas de vitre, d'électricité, etc. Et à cette époque-là - pauvreté, servage, féodalité, calamités diverses et variées, tu survis avec tes 3 chèvres - ici aussi personne n'aurait posé ni ne se serait posé la question sous cette forme. L'athéisme n'était même pas concevable. Tu croyais en le dieu dont dépendait ton église.
Schématiquement, l'europe se coupait en deux. L'occident chrétien à l'ouest, l'orient islamique en face, chacun faisant montre de plus ou moins de tolérance vis-à-vis de l'autre selon que le leader en place était plus ou moins "éclairé". Mais jamais la religion n'était contestée, et dieu était inévitable pour tous. Cette croyance a traversé les siècles avec autant d'aisance parce qu'elle assurait un rôle fédérateur auprès d'individus dont la majorité était des gens simples, sans
intellect développé, incultes, soumis depuis la nuit des temps à la grande gueule autoritaire locale.
Bon, y'a eu des hauts et des bas, disons jusqu'à la Renaissance, et même encore à cette époque, il aurait été difficile à quiconque d'imaginer un monde sans dieu, gouverneur de tout, préalable à tout, grand décideur des maux et joies humains, n'ayant de compte à rendre à personne, etc. Il est facile de voir combien cela a servi une catégorie d'hommes pendant des siècles, qui ont grassement abusé de la contrainte que la religion imposait aux autres, généralement beaucoup moins gras. Il faudra attendre la révolution française pour qu'apparaissent de vrais résistants à
cet abrutissement millénaire. Ceux qui émettaient un doute avant, étaient des
intellectuels sans aucun moyen de communiquer largement avec le peuple. Les médias
de l'époque, c'était pas Internet-TV-Radio-Magazine, c'était les livres imprimés et reliés à la mano, et fallait savoir lire. La révolution française, par son brassage
social, son mélange des classes, ses mouvements de population, ses franchissements de tabous, a permis des échanges d'idées tous azimuths. La réflexion, l'échange, la liberté, sont des pré-requis à beaucoup de points d'interrogation. Ils se gagnent par le sang, la sueur et les larmes. Si ici aujourd'hui nous pouvons nous autoriser individuellement à nous poser des questions sur le bien-fondé de la croyance religieuse, c'est parce que nous avons quitté le moyen-âge depuis des siècles. Et si certains donnent l'impression de ne pas avoir évolué et montrent clairement qu'ils préférent revenir aux cavernes, c'est généralement parce qu'ils nes les ont jamais vraiment quittées. Mais ils ne s'en rendent même pas compte. Le dialogue n'est évidemment pas possible.
Tu es en pleine arabie profonde. Tu vois comment c'est, comment sont les hommes. Ça
fait aussi partie du monde. Mais franchement, je crois pas que c'est ça qui le fera avancer.
A bientôt ma fillotte.

Papounet 06/03/2008 22:53

Tu ne sauveras pas la planète, le tiers-monde, ni les bébé-phoques. Ce sont des objectifs qui ne relèvent que de l'idéologie politique, généralement musclée, genre marxisme-léninisme outrancier ou nationalostracisme forcené. Tu tendras la main, les oreilles, regarderas avec le coeur et la tête, chercheras quels mots quels actes tu peux dire et faire, quand tu le pourras, pour aider celui qui en a besoin. Tu y trouveras une force, une raison, un équilibre.
Et tu n'attendras surtout jamais rien en retour.
Tu pourras dire que tu es solide quand, parfois, celui que tu as aidé, te trahira pour des millions ou quelques dizaines de lentilles. Car l'homme est ainsi fait qu'il se compose de milliards d'hommes, et que dans son immense majorité, il n'est pas vraiment admirable. Ne le méprisons pas, il n'est pas forcément con de son propre gré. Simplement, il n'a pas les moyens, intellectuels, matériels, de dépasser le bout de son nez.
Endurcis-toi, car il te faudra faire avec toute ta vie. Que je te souhaite longue, car malgré tout, on y trouve aussi des perles.
Bonne continuation, sur ta route des hommes, des espoirs et des déceptions, des étonnements et des admirations. Inutile d'aller chercher quoi que ce soit dans les religions, puisqu'on a tout à portée de main, de regards, d'élans, de douleurs, et de bonheurs.
Je t'embrasse. Ta nouvelle coiffure te va très bien. Reste belle, souriante, intelligente. Le reste suivra.
A tchao bon dimanche.
Your papounet, fis li zoeufs de service, vu que les nounours y sont couchés.

jl 05/03/2008 11:18

laurence veux devenir le Che? dépéche toi tant que castro vit encore! ;)

blague à part je comprends ce que tu ressents, j'ai aussi ressenti ce choc des valeurs à de nombreuses reprises, en afrique, en inde, ou ailleurs. Vivre en solidarité voila une belle mission, reste à savoir comment faire? à titre personnel, je ne crois pas trop aux ONG qui déresponsabilisent des gouvernements qui auraient bien besoin de coup de pied aux fesses de la part de leurs populations...question difficile.
Personnellement je crois me reconvertir dans la mission de "cost killer" dans le service public pour que celui ci fasses mieux avec ses fonds... avoir une logique plus juste, plus efficace... c'est moins sexy que d'aller soigner les lépreux à madagascar mais bon, j'ai loupé médecine donc c'est trop tard.
Lau, si tu as besoin de tchatcher, je serais sur Msn plus souvent...
En attendant soit forte! garde le moral!
Pour ce qui est de ta mission de vie : apprendre le français à des gens au loin peut aussi contribuer à leur développement quand à contribuer au bonheur, c'est plus difficile vu que nous occidentaux ne nous senton s pas vraiment heureux à la base.

>Enfin bon. trève de philosophie de café du commerce.

bon courage à toi!!